Nice, le deuil et la disgrâce

Supposons que la tuerie de masse perpétrée le soir du 14 juillet 2016 soit attribuable à Daesh, rien n’est moins sûr, mais supposons.

Le groupe terroriste ne pouvait choisir une meilleure cible que Nice ni une meilleure date que le 14 juillet pour commettre un attentat capable de mettre la France au bord de l’abîme.

C’était connu, Daesh l’avait théorisé et publié il y a longtemps déjà, ses attaques en occident visent notamment ce que les théoriciens du groupe terroriste nomment « la zone grise », c’est à dire la zone de coexistence pacifique entre musulmans et non-musulmans. Il s’agit pour eux de provoquer « l’extinction » de cette « zone », pour forcer la polarisation de l’affrontement entre deux pôles, peu importe qu’on y voit une « guerre des cultures » ou une « guerre de religions », l’important pour Daesh est de forcer le scénario d’un face à face sans nuance entre l’Islam et l’Occident, nottament en provoquant une persécution des musulmans en Occident pour les forcer à prendre parti ; rejoindre « le califat » ou rester « parmi les mécréants ». Pour Daesh, il y a deux camps « sans aucune place pour un troisième », et tous les moyens sont bons pour donner corps à ce récit. Ainsi rien n’est plus utile au groupe terroriste que le durcissement et la généralisation en Occident des discours identitaires, nationalistes et islamophobes.

Supposons que la tuerie du 14 juillet soit attribuable à Daesh, le groupe n’aurait pu choisir meilleure cible que la ville de Nice, où le racisme est totalement normalisé, ni meilleure date que le 14 juillet tant il était prévisible que nos élites politiques allaient y répondre par une surenchère des discours sur une « identité française » supposément menacée.

La parole raciste n’a d’ailleurs pas tardé à se libérer sur la promenade des anglais ; «On ne veut pas d’Islam en France», «rentrez chez vous», crachats, etc.

Une telle libération de la parole raciste aura au moins eu le mérite de faire fleurir dans les médias mainstream les évocations de cette notion de « zone grise », doublées d’appel à « résister à la stratégie de la haine ». Évidement cette soudaine prise de conscience qui est loin d’être inutile, bien qu’on puisse regretter qu’elle se soit déclarée si tard. Nombre d’activistes n’ont cessé d’alerter l’opinion à ce sujet ; au lendemain des attentats de Paris déjà, Wikileaks mettait en garde la France contre la répression sur les musulmans, tandis qu’en France, Yasser Louati en parlait quasi-quotidiennement depuis des mois.

Cette soudaine prise de conscience, par une partie de nos élites, d’un risque prononcé de fracturation de la société française, constitue en fait un aveu inquiétant ; si ceux qui ont continuellement mené une politique jouant sur le clivage et la division, jusqu’à vouloir inscrire la déchéance de nationalité dans la constitution, s’inquiètent aujourd’hui de ses possibles conséquences, c’est que ce risque est bien prégnant.

On se retrouve aujourd’hui dans l’aberrante situation où l’actuel gouvernement en vient à adopter la posture de défense de l’état de droit face aux coups de pression de la droite qui réclame carrément de s’assoir sur la constitution et pourquoi pas l’instauration d’une quasi-dictature. Il est regrettable que « l’état de droit » n’ait pas eu droit à autant de considération de la part de l’Etat quand étaient adoptées les nombreuses lois « antiterroristes » dont les dégâts sur les libertés publiques sont aussi profonds que l’efficacité contre le terrorisme est nulle.

Quant à la fausse polémique entretenue de concert par l’ancien maire Christian Estrosi et par le gouvernement, où chacun accuse l’autre d’avoir manqué à certaines exigences de sécurité, on peut légitimement douter qu’elle soit motivée par autre chose que de dissimuler leur égale responsabilité dans la normalisation du racisme en France.

Supposons que le massacre du 14 juillet soit attribuable à Daesh, le groupe terroriste doit pouvoir se satisfaire d’avoir poussé la classe politique française exactement là où il voulait. Maintenant supposons que le massacre ne soit justement pas attribuable à Daesh, mais sans doute à la situation désespérante d’un homme désespéré, intellectuellement désarmé et dopé à l’idéologie de guerre commune à Daesh et aux puissances occidentales, alors on aura accepté de plonger la société dans une guerre identitaire, et tout ça ; pour rien ?!

Comme le dit Feiza Ben Mohamed dans le film, l’espoir est désormais à la société civile, qui doit se rendre capable de faire converger les luttes de toutes les minorités pour lutter contre l’exclusion et faire enfin vie commune.

Joseph Paris